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  Tiens... un homme en robe de chambre. Il se ballade sur le bas-côté de la route, affligeant à ses pieds chaussés d'espadrilles l'humidité glaciale de l'herbe en train de geler. Il ne fait pas plus de zéro degré, la nuit s'annonce froide, et cet homme un peu fou se paye une promenade champêtre en tenue de maison. Bon d'accord, on nous a bien indiqué qu'un individu se ballade dans le secteur après avoir enfin consenti de quitter le jardin d'un particulier, lequel a du lourdement insister pour qu'il s'en aille. Le requérant l'avait trouvé là, planté au milieu de son potager, l'air hagard, ne sachant pas vraiment ce qu'il faisait là. Il lui a bien demandé à maintes reprise de quitter son domicile, mais l'étrange individu ne parlait que très peu, dans un langage à peu près incompréhensible. Nous pensons donc au premier abord que ce promeneur du soir qui cherche le chemin de sa chambre au bord d'une route nationale posée dans la cambrousse est effectivement l'homme que nous cherchons. Mais non, il ne peut s'agir de cet homme, puisque la description que l'on a eu désigne un homme vêtu d'un jean et d'une veste verte. Si c'est cet homme, alors il s'est rendu là où il a planqué sa robe de chambre, quelque part derrière un taillis, et s'est changé afin d'être plus à l'aise pour aller se coucher entre deux taupinières. Loufoque.

  On a failli ne pas se rendre sur les lieux, étant donné que lorsque nous étions en route pour cette mission, l'opérateur radio nous a précisé que l'individu indésirable avait quitté les lieux. Mais on s'est dit que bon, étant dans la lancée, ça ne mangeait pas de pain d'aller voir s'il ne traînait pas dans les parages. De même qu'il pourrait s'agir d'un manouche ayant sur lui une mèche de chignole. Oui, parce que certains manouches adorent faire des trous sans bruit dans les portes avec des mèches de chignoles, sans que cela ne réveille les riverains. Quelle délicate attention : Songez qu'ils le fassent avec des perceuses électriques sans fil... beaucoup trop dérangeant, assurément.

  L'homme en robe de chambre nous fait signe. Nous arrêtons notre véhicule à sa hauteur. On est quand même un peu méfiant. Cet homme est peut-être fou, alors il pourrait nous sortir un neuf millimètres qu'il décrocherait de son holster coincé sous son aisselle, elle-même coincée sous sa robe de chambre. Après tout, on peut tout imaginer. Mais non, il ne s'agit pas d'Al Capone en mal de sensations fraîches et nocturnes, il s'agit du requérant de notre intervention. Il habite à deux pas et nous indique que les faits se sont passés dans son jardin. On lui demande alors pourquoi il se ballade en pareille tenue par une telle température, il nous dit que c'est parce qu'il voulait savoir quelle direction prenait l'étrange individu avec qui il a eu à faire. Mhouais...

  Notre requérant nous fournit donc la direction de fuite de l'individu : tout droit. Bon, c'est pas très compliqué, allons tout droit. En même temps, vu qu'il s'agit d'une Nationale bordée d'un côté de champs et de l'autre d'un bois, si notre fuyard ne batifole ni avec les mulots ni avec les sangliers, cela ne peut-être que tout droit, d'un côté comme de l'autre. Donc petite ballade bucolique au clair de lune afin de trouver le grand méchant loup. Notre véhicule progresse dans ce paysage campagnard oh combien intéressant lorsqu'une silhouette apparaît. Un homme vêtu d'une veste verte. On laisse le véhicule pleine voie et ses lumières virevolter dans les champs et les arbres, et on contrôle l'individu. Pris dans le triangle de nos trois personnes, l'homme a les yeux perdus. On lui pose des questions mais il répond avec cinq ou six secondes de retard. On a bien compris qu'il parle français, mais c'est son français qui nous comprend pas; en fait c'est du français indéchiffrable, un langage peut-être avant-gardiste qui n'existera que dans plusieurs millions d'années. Il paraît bien évident que ce type n'a pas l'électricité à tous les étages et qu'il doit souvent en discuter avec ses nombreux amis imaginaires.

  Consultation du fichier des personnes recherchées, pour voir. Le collègue s'en charge avec sa radio portative. Il a été difficile de demander une pièce d'identité à cet être venu d'ailleurs. Un extra-terrestre de la pensée uniquement puisque cet individu a le physique tout à fait moyen d'un homme ayant passé la cinquantaine, sans réelle particularité physique. La réponse par la radio ne se fait pas attendre. Cet homme a une fiche positive. Il s'est échappé d'un établissement psychiatrique.

  Il n'arrête pas de se mouvoir. Un coup à droite, un coup à gauche. Nous sommes obligés de l'attraper par sa veste à plusieurs reprises, de lui demander de ne pas bouger. Nous lui proposons même de s'asseoir, si ça lui convient mieux. Mais non, il s'agite de plus en plus, crée des distances de plus en plus conséquentes entre ses droites et ses gauches. Nous l'empoignons franchement, il se dégage franchement. Il se met même à courir. Nous le ceinturons et il hurle : "Vous ne pouvez pas comprendre ma maladie !", il le dit clairement et à plusieurs reprises. Avec un peu de musique et un bon arrangement en studio, ça pourrait presque faire un tube de Michel Sardou. Nous nous débattons maintenant comme des beaux diables pour maîtriser une bête sauvage. Des cris de cochon en rut ou le brame du cerf, je n'en sais rien, toujours est-il que notre homme est en parfaite symbiose avec l'environnement. Les joies des roulades dans l'herbe, dans la boue... le collègue ayant en charge la radio portative demande du renfort afin que l'on nous amène un fourgon pour le transporter, la 307 étant un peu juste vu son état d'excitation.

  Le fourgon est long à venir, trop long. De longues minutes durant lesquelles il faut à maintes reprises recaler l'individu parterre par des étranglements, des croche-pieds. Il faut même s'asseoir sur lui, mais cela ne suffit pas à le caler définitivement, et on recommence... le plus dur est de le menotter. Quand une main est prête à être entravée, l'autre se dérobe. Nous abandonnons même l'idée de le menotter les mains dans le dos comme c'est l'usage, et essayons les mains devant. Finalement nous y parvenons. Mais il s'agite encore et toujours. Sa force et son énergie sont incroyables.

  Je m'essouffle. Ma gorge me brûle et mes jambes flagellent. La fatigue me grignote peu à peu. Je commence à avoir mal à la tête. Des nuages s'échappent de ma bouche entrouverte dans un rythme saccadé. J'attends ce maudit fourgon que n'arrive jamais et je suis posé sur cet individu en compagnie des collègues qui m'accompagnent dans un concert de respiration.

  Des éclats bleus dans le fond. La libération. Le fourgon arrive. Les collègues en renfort nous prêtent main forte pour charger l'individu dans le véhicule. Il est raide comme un piquet, alors deux devant, deux derrière et on enfourne.

  Au commissariat on apprend qu'en réalité la fiche positive dont notre homme fait l'objet n'a plus lieu d'être parce qu'il n'est plus tenu d'être hospitalisé. Malgré ceci et à cause d'une vielle histoire de fugue, la fiche apparaît comme étant positive dans nos fichiers. On est super contents de s'être roulés pour rien. On apprend aussi qu'il est atteint de schizophrénie. Nous contactons sa mère dont nous avons réussi à avoir l'adresse et le téléphone. La veille dame se présente à nous et décide d'engager une procédure d'hospitalisation à la demande d'un tiers concernant son fils en adressant une lettre à S.O.S médecin. Son fils partira en ambulance privée une heure et demie plus tard. Avant cela, il me fixe de ses yeux noisettes aux pupilles dilatées... ces yeux qui sont l'extension de ce cerveau tourmenté.

policeline