21 juillet 2008

Fumée

cigarette

  Elle tire goulûment sur sa cigarette. L'incandescence créée rougeoie la pénombre. Les volutes de fumée s'en donnent à coeur joie : elles dansent un tango langoureux porté par les airs immobiles. Le cendrier est plein, il vomi ses mégots sur la table basse. Le mari est allé se coucher, les idées embrumées dans les vapeurs d'alcool. La maison transpire le tabac, les murs et les plafonds jaunissent, les tissus sont imprégnés de nicotine. Les cadavres de bouteilles d'alcool se côtoient dans l'évier graisseux et blanchi par le tartre. Quelques blattes s'adonnent aux joies de l'escalade sur la montagne de vaisselle oubliée au fil des soirs alcoolisés.

  Chaque bouffée de tabac qu'elle inspire est un doux poison qu'elle diffuse avec bonheur dans ses bronches irritées par des années de tabagisme insolent. De temps en temps, elle évacue la fumée par les narines en balançant sa tête en arrière et en fixant le plafond jaunâtre. Son verre de whisky est vide, il n'y reste au fond qu'un glaçon famélique se liquéfiant lentement au fil des secondes. Il est tard. Elle est meurtrie dans sa tête et dans sa chair. Elle garde en elle les stigmates de la violence et son corps en témoigne. Elle s'est encore disputée, elle s'est encore pris une trempe. Elle ne peut plus pleurer, elle a tari la source. Elle se resserre un verre. Ses mains tremblent. Le liquide coule au secours du glaçon esseulé.

  Sa cigarette se termine. Elle écrase le mégot dans le monticule dégueulant du cendrier, remuant de vielles cendres d'où s'échappe une odeur de tabac froid. Dans la pénombre, sa main tremblante cherche un paquet de Gitanes sans filtres. Elle réchauffe sa trachée d'une lampée de whisky puis se rallume une autre cigarette. La fumée qu'elle recrache alourdie encore le brouillard de la pièce. Le combiné du téléphone est encore tout près d'elle. Il gît par terre, baignant dans une flaque de whisky. Il lui avait servi à appeler la police, parce qu'il lui avait encore tapé sur la gueule, et cette fois, elle avait décidé de déposer plainte. Elle regarde le combiné, et entre deux bouffées elle se dit qu'elle ne veut plus déposer plainte, parce qu'un jour ça ira mieux, elle veut bien le croire. Au fond d'elle elle n'en croit rien, mais elle ne se laisse pas le choix que de se mentir comme pour trouver l'issue du labyrinthe de ses tourments.

  Affalée sur le canapé, sa main se hasarde sur les barreaux du lit dans lequel sa fille de dix mois est endormie. Elle caresse le bois doux et vernis comme un réconfort tout en tirant sur sa gitane. L'atmosphère brumeuse de la pièce s'alourdie encore. On tape à la porte, ce doit être la police.

policeline

Posté par Galileo PLDNC à 22:38 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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