Fauch

  Premier étage, rien à signaler, deuxième étage, les prémices d'une odeur, troisième étage, les effluves âcres de la mort. Une odeur répugnante qui s'immisçait dans nos sinus évoquant un rendez-vous fatidique. Nous continuions à gravir les marches et le dégoût se renforçait par la certitude que l'haleine sépulcrale qui chatouillait nos narines émanait d'un corps en décomposition. Quatrième étage. Les arômes funestes flottaient dans les airs et imprégnaient les lieux, s'introduisaient dans nos poumons et assiégeaient nos alvéoles. L'ombre de la mort nous pénétrait.

  Nous relevions les collègues déjà sur place qui se présentaient au seuil de l'appartement. L'un deux nous indiquait que le corps n'était pas très frais. En effet, il s'agissait d'une ouverture de porte pour une personne ne répondant pas aux appels, et le corps devait s'ennuyer tout seul dans l'appartement depuis Mathusalem. Nous entrâmes dans le domicile et nous trouvâmes dans un petit vestibule. Sur la droite, des portes battantes grandes ouvertes donnaient sur le séjour. D'après les collègues, le corps se trouvait dans cette pièce. Encore un mètre pour assister à l'horreur. L'odeur était insoutenable, indécente.

  Le corps était affalé par terre, dans une position grotesque et baignant dans une flaque noirâtre. La pièce était un capharnaüm dont même une chatte ne retrouverait pas ses chatons. La table basse était le support d'une multitude de bouteilles d'alcool qui tendaient leurs goulots au plafond tel un petit Manhattan éthylique. Le souffle macabre caressait nos narines et s'introduisaient dans les moindres replis de nos uniformes, nos corps entiers étaient enveloppés dans un nuage de mort.

  Ventre à terre, le cadavre attendait un réveil qui ne viendrait jamais. La face plantée dans le parquet, il gisait dans cette flaque obscure comme dans un lit de mort. La couleur de sa peau avait changée; elle affichait désormais le teint verdâtre d'un citron pourri.

  La masse inerte était vêtue d'un tee-shirt et d'un short, laissant apparaître des jambes verdies de moisissure dont un des mollets commençait à tomber, soumis à l'impitoyable gravité qui appelle les défunts dans les entrailles de la terre. Une escadrille d'insectes nécrophages patrouillaient autour du macchabée. Certaines mouches avaient déjà atterri sur le pont mortuaire et arpentaient chaotiquement le corps sans vie.

  L'atmosphère de la pièce était lourde, habitée par la mort impudique qui s'était invitée de manière obscène. La fenêtre était ouverte - certainement par les collègues - et malgré cela, l'odeur macabre affichait sa souveraineté dans les moindres recoins de la pièce, de l'appartement, des parties communes de l'immeuble.

  Le défunt était un homme d'une cinquantaine d'années, alcoolique, ayant fini par vomir son sang en hémorragie, recrachant ainsi comme une vengeance ce nectar noirâtre chargé d'hémoglobine, ultime pied de nez aux liquides éthyliques qui lui pourrissaient l'intérieur. Il avait rendu outrageusement à l'extérieur ce qu'insidieusement l'alcool lui avait ravagé à l'intérieur. Il en est mort.

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