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Ce soir là, nous étions trois dans le véhicule. Moi-même, Thomas et Denis. Comme de coutume la nuit était calme et nous discutions de tout et de rien, sujet privilégié dans une patrouille nocturne qui s'étire en longueur. La radio de bord coupa notre très intéressante conversation et cracha un message selon lequel la dégradation d'une devanture de restaurant venait d'avoir lieu. Cela venait de se produire dans la rue où nous nous trouvions. Ni une ni deux, Thomas, qui était au volant, s'empressa d'appuyer sur l'accélérateur afin de se porter devant le restaurant. A l'extérieur de l'établissement se trouvaient trois où quatre personnes de type asiatique qui discutaient avec des collègues déjà sur place. A notre tour nous prenions contact avec ces personnes qui nous informèrent qu'elles étaient les propriétaires du restaurant. La petite famille qui tenait ce restaurant asiatique paraissait très choquée. Nous avons eu d'ailleurs beaucoup de mal à comprendre les informations que ces personnes nous donnaient tant ils parlaient tous en même temps. C'est un problème récurent. Les gens s'excitent et au bout du compte, une infernale cacophonie s'installe et grignote le temps qu'il nous reste pour faire des recherches. D'après le chef de famille, il s'agissait d'un seul individu de type Nord-africain (N.A dans le jargon) qui avait pris la fuite dans le sens contraire par lequel nous étions arrivés. Nous ne l'avions pas croisé, qu'à cela ne tienne, nous sommes remontés dans le véhicule pour nous lancer à sa recherche. Le restaurateur nous avait également expliqué que le jeune individu auteur de la dégradation lui avait demandé s'il vendait des cigarettes. Il lui a répondu par la négative et l'individu, très en colère, s'était mis à donner des coups de pieds et des coups de poings sur la devanture vitrée du restaurant. Cette dernière présentait d'ailleurs un large trou béant cerné d'une multitude de brisures comme d'horribles canaux se jetant dans un gouffre.

  Nos têtes étaient semblables à des tours de contrôles munies de radars qui s'orientaient à droite, puis à gauche... nous ne regardions pas un match de tennis mais nous cherchions cette individu de type nord-africain, mesurant environ 1,70m et vêtu d'un survêtement sombre. Au détour d'une rue, nous avons remarqué la présence d'un individu assis sur un rebord. Il était de type nord africain et était vêtu d'un survêtement sombre. Ce dernier, en nous voyant se leva de son rebord et s'approcha de nous en titubant. Il se  tenait le bras droit comme pour mettre en évidence qu'il était blessé. Sa manche était relevée et son avant-bras saignait.

  "S'il vous plaît, j'ai besoin d'aller à l'hôpital, nous lança t-il.

- Qu'est-ce qu'il vous arrive, monsieur ? Demandais-je à l'individu.

- Je suis tombé, j'ai trébuché..."

  Évidemment, le fait que cet individu ait potentiellement pu se blesser en donnant un coup de poing dans une vitre nous a traversé l'esprit. De plus, nos soupçons ont été confortés par le fait que son signalement correspondait en tous points avec la description donnée par le restaurateur. Sa blessure à l'avant bras certes saignait, mais elle ne nous donnait pas l'impression d'être très grave, de sorte que cet individu, à cet instant précis, aurait pu voir se décerner l'oscar du meilleur acteur. De plus, l'individu semblait être largement alcoolisé : il titubait et avait du mal à articuler, ses yeux étaient vitreux. Il paraissait évident que cet individu feignait la blessure grave et jouait la diversion plutôt que la fuite.

  Après une rapide concertation, nous prîmes la décision de procéder à son interpellation. Notre gugus sentit le vent tourner et semblait deviner nos intentions :

  "Quoi ? vous voulez pas me mener à l'hôpital ? (nous n'avions rien dit de la sorte) et bien j'irais seul, tant pis !

- Non monsieur, vous allez venir avec nous, lui répondit Denis.

- Non, non, non, j'veux rien savoir, j'y vais seul à l'hosto ! vas-y lâche moi !

- Monsieur vous n'avez pas le choix. Retournez-vous je vous prie, nous allons vous passer les menottes et procéder à votre interpellation." (je pense que ça reste courtois, non ?)

  L'individu commençait à s'esquiver d'un pas pressé tout en maugréant qu'il ne viendrait pas avec nous. Nous l'avons donc attrapé et tiré vers la voiture. Un temps l'individu se calmait. Nous allions donc pouvoir sereinement procéder à  son interpellation et le présenter au restaurateur. Nous saurions ainsi s'il s'agissait bien de notre gugus. Le gars était calme. Je m'apprêtais à lui passer les pinces dans le dos lorsqu'il se retourna violemment et m'assena un magistral coup de tête en plein dans le pif.

  J'ai vu des étoiles. Normal, me direz-vous, c'était la nuit ! mais ces étoiles là étaient celles que vous voyez lorsque vous recevez un coup de tête : elles sont nettement moins romantiques que celles du firmament. Sonné, je me relevais. Un coup de tête envoyé par surprise et vous mettant K.O par terre vous donne des envies de meurtre. Ma réaction était-elle alors légitime ? Ma paire de menottes encore dans la main droite, je positionnais les deux parties tel un poing américain dans mon poing serré. Rage. Je me jetai sur mon agresseur et lui tambourinai l'épaule de mon arme improvisée.

  Mes collègues, dont ceux qui étaient arrivés au moment du coup de tête et avaient tout vu, me prêtaient main forte afin de l'immobiliser. Une immobilisation musclée puisque l'individu dans un état très largement hystérique. Il gueulait comme une truie que l'on égorge. Des flashes émanant des étages d'un immeuble tout proche crépitaient. Les gens avaient sûrement dû préparer leurs appareils photo à l'avance, dès qu'ils eurent l'intuition que la situation allait dégénérer. Ils prenaient en photo cette interpellation musclée; par contre les flashes n'ont pas crépité lorsque j'ai pris le coup de tête... c'est souvent comme ça : on montre aux gens des situations policières en dehors de leur contexte, et c'est tout naturellement qu'ils jugent ce qu'on leur montre, uniquement ce qu'on leur montre...

  Je m'acharnai sur l'épaule de l'individu quand je sentis deux mains m'attraper le buste et me tirer en arrière. Thomas m'extirpa de la mêlée afin que je n'évite de faire une "boulette". D'autant que des photographes d'art exerçaient leur passion à 1h30 du matin penchés à leurs fenêtres. Ben quoi ? On a le droit de s'adonner aux joies de la photographie la nuit penché à sa fenêtre... merde !

  Ma réaction était-elle justifiée ? Je trouverais toujours un détracteur pour me dire que non, ma réaction ne justifiait pas de m'acharner sur l'épaule de cet individu. Mais les hommes habillés en bleu qui ont pour mission d'assurer la sécurité de tous ne sont-ils pas tout simplement humains ?

policeline