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  Notre rampe lumineuse projetait des éclaboussures bleutées sur la toile de l'obscurité. Nous étions postés avec le véhicule de service devant la bretelle d'accès d'une Route Nationale, barrant ainsi la route aux usagers.

  Piéton contre poids lourd, l'issue du combat fut sans surprise. Mais où ce piéton avait-il la tête pour traverser cette route, semblable à une autoroute, au moment précis où un camion arrivait ? S'agissait-il d'un suicide ?

  Nous attendions au chaud dans le véhicule, l'autoradio de série en marche et l'arrière de nos crânes sur les appui-têtes. La nuit était froide, l'herbe blanchissait sur les terre-pleins. Nous étions presque seuls au monde. Les voitures de passage ne se manifestaient que très rarement vu l'heure tardive. Nous barrions un accès qui n'intéressait plus grand monde. Un peu plus loin, sur la Nationale, une auréole bleutée et vacillante s'élevait dans l'obscurité.

  Il était comme ça le Chef... il aimait se rincer les yeux d'horreur, rassasiant ainsi la curiosité malsaine qui le chatouillait. Il avait donc décidé de rejoindre les lieux du drame; à pied ce n'était pas très loin. Et nous, nous étions là à attendre, remplissant l'exacte mission qui nous avait été confiée : barrer l'accès de cette Route Nationale, afin que les secours puissent travailler dans les meilleurs conditions possibles. Enfin... les secours ne pouvaient plus vraiment secourir, puisque l'homme qui était passé sous les imposantes roues du poids lourd n'avait évidemment pas survécu.

  Nous n'étions pas sur notre circonscription, mais, comme c'est souvent le cas lors d'un accident corporel, nous prêtions main forte aux collègues pour gérer la circulation. Notre mission était donc simple et sans équivoque. Il ne s'agissait pas de se mêler aux secours et collègues déjà sur place, il ne s'agissait pas d'additionner nos lumières au halo bleuté et chevrotant qui couvrait l'accident. Notre mission se bornait seulement de barrer l'accès aux véhicules de passages.

  Nous attendions donc que notre bon Brigadier-Chef finisse de se rincer les yeux, le souffle brûlant de la ventilation dans la figure et la musique investissant l'habitacle. Nous savions que le type qui avait traversé était décédé, d'ailleurs, les pompiers ne trouvaient pas sa tête. Nous avions eu l'information par des collègues qui étaient passés près de l'accident. Ils nous avaient dit qu'ils connaissaient peut-être le gars par rapport à ses vêtements et que si c'était bien lui... enfin, ils avaient souvent eu à faire avec cet individu.

  Le sourire aux lèvres, ravi de penser à ce qu'il allait nous raconter, notre bon Brigadier-Chef était de retour. Il s'approcha du véhicule.

  -C'est horrible, il y a des morceaux de barbaque partout, les pompiers ont pas retrouvé la tête.

  Il avait ce sourire aux coins des lèvres qui trahissait son plaisir de nous raconter des horreurs. Il prit place dans la voiture et ajouta :

  -On ira voir après, on attends juste que le dispo soit levé.

  -Heu... j'y tiens pas des masses, lança la collègue.

  -Hé ho ! faut s'endurcir, là ! On va y aller et puis c'est tout...

  Et on y est allé. Finalement, c'était une patrouille de la circonscription concernée qui nous a relevé. Le Chef demanda donc à la collègue qui se trouvait au volant de se rendre sur les lieux de l'accident.

  La route défilait, les morceaux de chair aussi. On aurait dit qu'une camionnette de boucher avait perdu son chargement à grande vitesse, et que les morceaux s'effilaient au sol en longs boyaux sanguinolents. De la viande, des tâches sombres... et les lumières bleues qui vrillaient l'obscurité.

  Le Chef était déçu de constater que le corps ne se trouvait plus à la place où il l'avait abandonné. La collègue ralentit à proximité du poids lourd intact et stationné sur le bas-côté, puis elle accéléra et nous regagnâmes notre circonscription.

  Plus tard, nous avons appris que le type en question était bien celui à qui les collègues pensaient. C'était un roumain qui leur posait bien des problèmes, mais qui ne paraissait pas dépressif au point de se foutre en l'air. Mais où ce type avait-il donc la tête pour traverser juste au moment où un camion passait à une heure où la circulation se faisait rare ? Où avait-il la tête ? Et bien c'est la question que se posaient aussi les collègues de la commune où avait eu lieu l'accident. Et ils eurent une partie de la réponse : les pompiers, en inspectant de plus près le corps du malheureux, avaient retrouvé la tête... dans le tronc.

  "C'est comme si elle avait pris l'ascenseur" nous disaient-ils... avec le sourire.

policeline